<img height="1" width="1" style="display:none" src="https://www.facebook.com/tr?id=212195522864981&amp;ev=PageView&amp;noscript=1">

Histoires d'épidémie : ce que les épidémies racontent de notre histoire

Vit-on un événement historique ?

L’épidémie Coronavirus COVID-19 n’aura pas, du moins peut-on et doit-on l’espérer, la mortalité de certaines épidémies qui ont marqué l’Histoire. De la Peste d’Athènes des années 430 avant notre ère (des dizaines de milliers de morts à Athènes et en Grèce) à la Grippe espagnole de 1918-1919 en passant par la Peste Noire qui ravagea l’Asie, l’Afrique et l’Europe dans les années 1330-1340, l’Histoire ne manque pas d’exemples d’épidémies au bilan terrifiant.

Mais ces épidémies ne sont que la partie visible de la place que les maladies infectieuses jouent dans l’histoire humaine. Compagnes de l’Humanité depuis la préhistoire, elles ont prélevé un tribut permanent d’hommes et de femmes. Et malgré les progrès médicaux qui se sont généralisés au XIX° et au XX° siècle et nous ont permis de vivre plus vieux et en meilleure santé, sous la forme de maladies endémiques ou d’infections parasitaires telles que le paludisme ou la dengue, elles sont encore responsables d’un tiers des décès dans le monde.

Doit-on pour autant relativiser ce qui se passe aujourd’hui ? Non, car la crise actuelle, au-delà des victimes qu’elle crée constitue bien un événement historique. Certes on peut se rappeler que le Coronavirus succède au virus H1N1 de 2009-2010 ou au SRAS de 2003, mais ni l’un ni l’autre n’ont eu un impact comparable celui de l’épidémie actuelle. A travers la fermeture de nombreuses frontières ou la généralisation des mesures de confinement et de distanciation sociale, il semble que le moment que nous vivons nous marquera durablement toutes et tous.

C’est pour mieux comprendre ce moment que nous vous proposons de revenir sur les épidémies du passé. En commençant d’abord par se demander quelles ont été les plus meurtrières.

 

Est-il vraiment intéressant (et possible) de savoir quelle fut l’épidémie la plus meurtrière de l’histoire ?

Des expressions comme Peste Noire ou Grippe Espagnole résonnent encore dans les mémoires, charriant avec elles leur lot de cadavres et d’air empuanti, suscitant des images morbides qui renvoient chacun à sa propre mortalité. On dit ainsi que ces catastrophes ont « marqué » l’Histoire.

Il convient pourtant de rappeler que l’on est loin de tout savoir des épidémies qui ont touché nos prédécesseurs. Ainsi, on connaît mal le dévastateur choc microbien qui a suivi l’arrivée en Amérique des Conquistadores et des premiers colons venus d’Europe. En raison de leur absence de défenses immunitaires face aux maladies venues du Vieux Continent, plus de la moitié des Amérindiens d’Amérique centrale auraient ainsi disparu L’usage du conditionnel s’impose, tant on est loin d’avoir des données suffisantes faute de sources sur le sujet. C’est pourquoi, l’une des plus graves extinctions de l’histoire de l’humanité est également l’une des plus mal connues.

A l’inverse, des images terrifiantes nous sont restées de la Peste Noire (nom qui ne fut inventé qu’après). Elle a décimé plus du tiers de la population européenne de l’époque et de nombreuses sources y attestent de ses ravages, au risque de faire oublier que l’épidémie a ravagé également le monde orthodoxe, l’Asie et l’Afrique (on a retrouvé des traces de contagion jusqu’au Ghana) Mais à se focaliser sur elle, on perd de vue l’écheveau complexe de relations existant entre l’homme et la Peste. Coexistant avec l’homme depuis la Préhistoire, endémique dans certaines régions de l’Eurasie, la Peste tue en silence depuis longtemps. Les autres épidémies de peste qui s’étaient succédé en Europe du IV° au VI° siècle de notre ère furent ainsi très destructrices, mais étalées dans la durée, elles ont laissé bien moins de traces, tandis que la Peste Noire a continué à vivre dans les mémoires.

Il est donc difficile – et de peu d’intérêt- de chercher qui de la Grippe Espagnole ou de la Peste Noire fur le pire adversaire de l’humanité. En revanche, il est toujours intéressant de voir l’impact social de telles catastrophes.

 

« Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient touchés », la maladie comme révélateur social.

Des vers tirés des Animaux malades de la Peste, fable de Jean de La Fontaine, résonnent étrangement avec la situation actuelle. « Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient touchés » écrit le moraliste de la fin du XVII° siècle. Traduisons : quand l’épidémie survient, c’est toute la population qui s’en trouve affectée. C’est probablement pour cette raison que Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau ont repris ces mêmes comme titre de leur documentaire de 2006 sur les pathologies du travail, car lorsque le travail va mal, c’est tout l’être qui est malade, et avec lui, c’est toute la société qui l’est.

Ainsi, lorsque la Peste Noire frappe l’Europe du XIV° siècle, c’est l’ensemble de l’ordre social qui est affecté. Dans la peinture de l’époque, la peste est un cavalier tirant indistinctement ses flèches. Les chroniqueurs de l’époque ne manquent pas de relever que la Peste fait fi des distinctions féodales. Nul ne lui échappe : chevaliers, nobles dames, clercs ou nonnes, ouvriers et paysans, lavandières ou couturières, tous sont égaux dans la mortalité.

On sait cependant que les épidémies sont socialement très sélectives. La géographie mondiale du Sida montre que les personnes infectées vivent plus longtemps dans les pays développés que dans les pays en développement. On peut aussi constater que, même si l’on est bien portant, l’expérience du confinement est différente selon qu’on le vit au sein d’un appartement accueillant une famille nombreuse ou que l’on dispose d’une belle base arrière avec jardin à la campagne.

Mais reste l’essentiel. Face à l’épidémie actuelle, nous sommes tous des malades en puissance. Voilà ce que révèle toujours une épidémie et ce pourquoi elle est crise (au sens où une crise est étymologiquement une déchirure qui rend visible ce qui était dissimulé) : l’homme est nu face à la maladie.

 

Une expertise médicale pas toujours écoutée.

En 430 avant notre ère, alors que les Spartiates l’assiègent, une maladie se répand à Athènes. La Peste d’Athènes est la première épidémie qui nous soit connue par des sources écrites. Et nous avons de la chance car son chroniqueur n’est autre que Thucydide, un historien des plus rigoureux (mais non dénué de parti pris).

Voici ce qu’écrit Thucydide dans le Livre II de son Histoire de la Guerre du Péloponnèse (chapitre 47). « Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou à de semblables pratiques ». Ce passage révèle qu’à l’époque, la médecine n’est, face à la maladie, qu’une solution parmi d’autres, religieuses ou magiques. Même dans le monde arabo-musulman du XIV° siècle où rayonnait le savoir médical, les médecins peinèrent à convaincre leurs concitoyens de prendre les mesures qui s’imposaient lorsque la Peste frappa l’émirat espagnol de Grenade en 1349. Il faut en fait attendre le XIX° siècle pour que le savoir médical puisse affirmer son expertise.

Et pourtant peut-on dire qu’aujourd’hui, les médecins seraient désormais les seuls à être écoutés et entendus ? On constate que le discours médical ne trouve pas toujours une oreille attentive que ce soit auprès des décideurs pris dans des intérêts contradictoires ou de l’opinion qui cherche aussi ses prescriptions dans ses réseaux sociaux au sens large. De plus, le discours médical n’est lui-même jamais univoque, déroutant ceux qui oublient que toute science se construit sur des controverses. Si l’expertise médicale est donc désormais reconnue, elle n’est cependant pas la seule à parler.

 

Une histoire de la mondialisation par les épidémies.

Ceux qui se souviennent des étranges chaussons en plastique et des pédiluves proposés en 2009 aux portails de contrôle des aéroports du monde entier pour éviter la diffusion de la peste porcine ont pu voir se manifester le lien étroit que les maladies entretiennent avec la circulation des hommes et des biens.

La Peste Noire de 1347-48 a ainsi circulé sur les routes de la Soie avant de se diffuser dans le monde méditerranéen en empruntant les chemins du Grand Commerce médiéval progressant ensuite par les réseaux routiers et caravaniers et en suivant les armées ou les pèlerins. On a également souligné comment la conquête des Amériques par les Européens avait été l’occasion d’un échange microbien entre les deux continents qui s'est traduit par des épidémies fatales pour la population amérindienne. Quant à la grippe espagnole de 1918, elle a accompagné les déplacements de population consécutifs aux évolutions du premier Conflit mondial.

Outre qu’elle propose des faits familiers à l'historien comme la fermeture des Lieux Saints ou ces images de navires condamnés à errer de port en port jusqu'à pouvoir accoster, la pandémie actuelle reflète, elle aussi, l'organisation économique du monde. Partie des espaces productifs d'Asie de l'Est, la maladie a atteint l'Europe et l'Amérique du Nord régions liées économiquement à l’« Atelier du Monde » asiatique avant de se diffuser au sein des pays par le biais des déplacements touristiques (ou religieux dans le cas de la France). L’épidémie de COVID-19 est donc un symptôme, au sens propre, de la mondialisation, c’est-à-dire du phénomène historique de mise en relation des différentes parties du monde par des flux de toute nature.

Elle en révèle également les localisations privilégiées.

 

Le grand changement économique et social. L’épidémie comme facteur de transformation du travail.

Comme on l'a vu les épidémies suivent les grandes circulations mondiales et régionales. On ne saurait donc s'étonner que de la Peste d'Athènes de 430 avant notre ère jusqu'à la Peste de Marseille de 1720, les villes commerciales et portuaires aient payé un lourd écot lors des grandes pandémies. Les villes, peuvent également constituer des matrices des épidémies. Au-delà des polémiques entourant le rôle qu'aurait pu jouer dans la contamination le laboratoire de virologie de Wuhan, le fait que cette ville ait été en première ligne dans l'apparition, l'identification, la propagation et la réponse sanitaire montre bien que l'environnement urbain peut s’avérer tout aussi pathogène que certains milieux naturels réputés insalubres comme les littoraux marécageux.

Concentrant hommes, femmes (et jusqu'à une date récente les animaux également) ainsi que les activités, les villes sont au cœur de l’activité économique. Wuhan était ainsi un carrefour commercial très ancien en raison de sa position sur la confluence entre la rivière Han dont elle tire son nom et le Yangzi, artère vitale de l'économie chinoise. Industrialisée à l'époque de la domination européenne puis pendant le Grand Bond en Avant maoïste, la municipalité a bénéficié au mitan des années 1980 de la politique d'ouverture aux échanges mondiaux menée par la Chine depuis la fin des années 1970. Devenue un grand centre de production automobile à l'échelle chinoise, asiatique et mondiale et une métropole ouverte sur le monde, la ville a vu sa population croître (multipliée par huit depuis les années 1950) et, de fait, son emprise territoriale s’élargir (le territoire municipal dépasse les 8000 km2). Cette extension s'est faite sur des espaces ruraux environnants au point que l'agglomération est un entrelacs d’espaces agricoles, de friches naturelles et d’espaces urbains. Certaines hypothèses sur l'apparition du COVID-19 font ainsi le lien entre croissance urbaine et virus en mettant en cause les nouvelles interactions entre l'homme et la nature que l'urbanisation génère.

Si l'urbanisation a surtout concerné le monde en développement depuis 1950, rappelons cependant que les maladies infectieuses sont loin d'avoir disparu des villes des pays développés. La tuberculose sévit toujours à Paris, en particulier dans les quartiers populaires, et, du fait d'un refus croissant de la vaccination obligatoire, New York ou Kiev ont été récemment témoins de la résurgence de la variole. L’apparition et la propagation rapide du COVID-19 à Wuhan montre que les espaces urbains, dans leur diversité, constituent ainsi des foyers majeurs de naissance et de diffusion des grandes épidémies, ce qui met à nu le changement anthropologique majeur qui voit, depuis le début des années 2000, une majorité de la population vivre en ville.

 

 

En tant qu’historien ce qui frappe d’abord si l'on se retourne vers les grandes épidémies précédentes pour regarder la crise actuelle, c'est la permanence de certaines réactions. Sur le plan de l'opinion le lien entre les épidémies et les émotions collectives demeure fort. Les temps d'épidémie sont des temps d’angoisse. On pourrait penser que l'accès à l'information permet de limiter la portée de ces angoisses mais il est curieux de constater que si l'Europe malade du XIV° siècle tenait ses coupables dans la personne des forains, des sorcières ou des Juifs, celle du XXI° siècle n’est guère plus rationnelle à travers l’incrimination des Asiatiques ou celle des poteaux 5G. On est également frappé par le fait qu'en termes de santé publique, bien peu d’états misent sur la prévention ou font le lien avec les épidémies passées, mêmes récentes, ainsi que le montre le cas français, à travers le milliard de masques stockés puis détruits.

On peut, à l'inverse, s’intéresser aux changements qu'apporte une situation d’épidémie. Il est en effet évident que les grandes épidémies ont joué un rôle de transformateur social. Difficile, en effet de ne pas lier la Peste Noire aux transformations qui ont vu, en Europe occidentale, les sociétés féodales laisser la place aux sociétés modernes entre le XIV et le XVI° siècle. On peut, pour la crise du COVID-19, citer le télétravail dont la généralisation posera de nouvelles questions, notamment en redéfinissant la relation aux espaces espaces professionnels et domestiques. Mais il convient d’apporter deux nuances. L’une est d’abord socio-géographique. En tant que tel, la généralisation du télétravail, ne concerne qu'une partie de l'humanité au travail. Pour des milliards d'autres gens le jour d'après le confinement sera simplement l'occasion de reprendre une activité de survie qui ne peut s'exercer depuis chez soi. Prend-on donc un risque en pensant que pour beaucoup d'entre nous, l'après aura des faux-air d’avant pendant encore quelque temps ?

L’autre nuance est chronologique. Les processus de long terme sont souvent invisibles aux contemporains. Il est donc difficile de savoir quel impact la crise actuelle aura au-delà de son bilan humain et de son caractère global. Contribuera-t-elle à une transformation des mentalités et des comportements sociaux et économiques ? Changera-t-elle notre rapport à la maladie ou à la santé ? Laissera-t-elle des traces politiques ?

Mathieu GIACOMO

A propos de Mathieu GIACOMO

Je suis historien de formation. Quand je vis une situation de bouleversements, telle que celle que nous traversons actuellement, un coin de mon cerveau se creuse et se demande s’il n’y a pas de précédent. J’espère ne pas me tromper en pensant que, d’ores et déjà, l’épidémie à Coronavirus COVID-19 n’aura pas la mortalité de la Peste Noire des années 1340. Je sais aussi que nous ne sommes pas, contrairement aux Irakiens, aux Afghans ou aux Syriens (pour ne citer qu’eux) et avant eux aux Athéniens des années 430 avant notre ère, confrontés à la fois au fléau de la guerre et à celui de la maladie. La douleur et l’angoisse ne se relativisent pas en se disant que c’était pire avant ou que c’est pire ailleurs. Chaque société, à chaque époque, vit ses épreuves à sa propre échelle. Ici aussi, certains ont perdu des proches tandis que d’autres luttent pour leur vie sous des respirateurs artificiels. Ici aussi on souffre et tous doivent s’adapter à une situation inquiétante et incertaine. Se dire que c’était pire avant ou que c’est pire ailleurs ne consolera personne. Mais, il est difficile de ne pas voir que le moment nous marquera durablement. Raison de plus pour nous poser et réfléchir un peu, prendre de la hauteur, non pour relativiser mais pour se préparer à ce moment où la vie reprendra son cours vers des joies nouvelles mais aussi d’autres épreuves. Je vous propose donc de nous demander si par hasard, il n’y a pas quelque enseignement à tirer des grandes épidémies qu’a affrontées l’Humanité ?